17 septembre 2017

Al hidjrâ al-Oûla ou la première hégire



La plupart des hashémites, avec Abu Tâlib à leur tête, se tenaient derrière le Prophète Muhammad (PSL). Ils lui assuraient un appui inconditionnel. 

Abu Tâlib, qui nourrissait une affection particulière pour son neveu, persistât jusqu’à son dernier souffle dans son refus de renier les dieux. En effet, chez les hashémites et notamment chez Abu Tâlib, le sentiment de la race et le devoir corollaire de protection du clan l’emportent sur tout le reste, ce reste-là fût-il essentiel. Les qorayshites lui dirent à plusieurs reprises de condamner les actes de son neveu, tel que le rapporta Ibn Hishâm :

« O Abou-Taleb ! le fils de ton frère a outragé nos idoles, blasphémé notre religion, ridiculisé nos idéaux, désavoué nos pères. Tu dois l’empêcher de nous nuire, ou cesser de t’interposer en nous et lui. »

Néanmoins, le vieux chef resta inébranlable et finit, en accord avec la tolérance proverbiale de la cité, par opposer une fin de non-recevoir aux ennemis de son neveu.

La colère des Qorayshites monta de plus en plus, excitée par des ralliements spectaculaires dont celui de Hamza b. Abu-Muttaleb à la cause du Prophète Muhammad (PSL). Il fut un personnage socialement important et qui, de plus, était l’oncle du Prophète Muhammad (PSL)

Bientôt des cas de tortures de musulmans sont signalés. La sirâ rappelle l’histoire de  Bilal, l’Abyssin ; esclave islamisé d’un riche marchand qui lui fit subir les pires souffrances physiques, Abu Bakr parvint à l’acheter et à l’affranchir.

Toutefois le Prophète Muhammad (PSL) et les siens qui jouissaient de la protection de leur clan durent accepter cette évidence : les musulmans qui ne bénéficiaient pas du même droit devaient fuir.

La sirâ nous rappelle les circonstances du choix qui fut finalement fait de partir vers l’Abyssinie en l'an moins huit de l'hégire. Selon Ibn Hischâm, plus tard repris par Tabarî :
«Quand le Messager d’ALLAH eut considéré les maux qui frappaient ses compagnons, alors que lui-même demeurait en sérénité, grâce à la protection d’Allah et à celle de son oncle Abu-Talîb, et que, par la suite, il se sentit impuissant à les défendre, il leur dit :
« Si vous gagnez le pays des Abyssins, vous y trouverez un roi chez nul n’est opprimé ; c’est une terre de vérité. Vous y resterez jusqu’au jour où Alla vous accordera le salut. » »
Les Muhajjirûn, à savoir les « émigrés » (quatre-vingt-trois hommes plus les femmes) sortirent de la Mecque, par groupes successifs, et traversèrent comme ils purent la mer Rouge. Le premier à suivre les conseils du Prophète (PSL) fut son gendre Ousmane B. Affâne, le futur calife.

Cet épisode de l'histoire de l'islam, ce départ collectif, est important : c’est la hidjra al-Oûla, la première Hégire. Mais aussi c’est le premier contact de l’Islam avec un État étranger, chrétien de surcroît, dont l’armée avait, cinquante ans auparavant, tenté de s’emparer de la Mecque.

Les qorayshites ne se montrèrent pas indifférents à cette émigration massive. Ils se seraient mis à la poursuite des fuyards alors que ceux-ci avaient déjà rejoint la haute mer. Ce qui explique que quelque temps après, ils décideront d’envoyer une ambassade auprès du roi d'Abyssinie, le Négus (Al Nadjachî).

Néanmoins, une question se pose : pourquoi, le prophète de l'islam choisit-il l’Abyssinie, pays chrétien ?
Il marque la prédilection qu’avait celui-ci pour les fidèles de Issa Ibnou Maryam (Jésus, fils de Marie). La sirâ exalte l’hospitalité et l’asile que le Négus accorda aux musulmans au risque de mécontenter ses puissants voisins et de troubler les excellentes relations commerciales qu’il entretenait avec eux.

Deux qorayshites de marque, Abdullah b. Rabi’â et Amrou Ibn al-Aç ( le futur conquérant de l’Egypte), furent délégués par la Mecque auprès du souverain abyssin. L’argument des ambassadeurs mecquois était que les Muhajjirûn (les émigrés) avaient abandonné la foi de leurs pères par une religion factice « que nous ne connaissons pas et que vous ne connaissez pas ».

Ils eurent beau plaider et discourir pour obtenir l’extradition des émigrants, tout ce que leur accorda le Négus, en fin de compte, fut l’instauration d’un débat contradictoire.

Voici ce débat tel que nous le rapporte Ibn Hichâm :

Le Négus (assisté des évêques, portant les Evangiles, précise Ibn Hichâm), invita d'abord les musulmans à prendre la parole.

Voici les propos que tînt Dja’far b. Abu Talîb :

« O Roi, s’écria-t-il, nous formions un peuplade plongée dans l’ignorance, adorant les idoles. Nous nourrissons les charognes, nous vautrant dans la luxure, sans nulle attention aux liens de parenté, ni à ceux du voisinage, le fort s’engraissant aux dépens du faible. Nous croupissions dans cet état jusqu’au jour  où Allah nous a envoyé son Apôtre, qu’il a choisi parmi les nôtres, et dont nous connaissons les ancêtres. Nous le connaissions déjà depuis longtemps comme un homme véridique, fidèle et pur. Il nous a appelés à Allah, pour attester sa divinité unique et l’adorer, rejeter les idoles et les bétyles que nous vénérions à l’imitation de nos pères. Il nous a commandé de dire toujours la vérité, de tenir nos engagements, de secourir nos parents, d’aider nos voisins, de fuir à jamais la voie du péché, de nous abstenir de toute effusion de sang. Il nous a formellement interdit de nous livrer à la débauche, de proférer un faux témoignage, de dépouiller l’orphelin de son avoir, d’attenter à l’honneur des femmes. Il nous a commandé d’adorer qu’Allah, et lui seul, de ne lui associer aucune autre divinité, de prier, de distribuer l’aumône, de pratiquer le jeûne. Nous avons cru en lui ; nous avons obéi aux prescriptions qu’Allah a révélées par sa bouche… Et nous nous sommes interdit ce qu’il nous a interdit. Notre peuple nous opprime, nous persécute, nous oblige à renoncer à notre religion, à cesser d’adorer Allah pour revenir aux cultes des idoles… C’est alors que nous sommes venus rechercher un asile dans ton royaume, que nous t’avons préféré à tout autre, que nous avons sollicité ta protection, dans l’espoir, Ö Roi, que chez toi nous ne serons  pas opprimés… »

Et Dja’far se mit à psalmodier avec ferveur les versets de la sourate Maryam :
« Mentionne, dans le Livre (le Coran), Marie, quand elle se retira de sa famille en un lieu vers l’Orient.
Elle mit entre elle et eux un voile. Nous lui envoyâmes Notre Esprit (Gabriel), qui se présenta à elle sous la forme d’un homme parfait.
Elle dit:
«Je me réfugie contre toi auprès du Tout Miséricordieux. Si tu es pieux, [ne m’approche point].»
Il dit:
«Je suis en fait un Messager de ton Seigneur pour te faire don d’un fils pur.»
Elle dit:
«Comment aurais-je un fils, quand aucun homme ne m’a touchée, et que je ne suis pas prostituée?»
Il dit:
«Ainsi sera-t-il! Cela M’est facile, a dit ton Seigneur! Et Nous ferons de lui un signe pour les gens, et une miséricorde de Notre part. C’est une affaire déjà décidée.»
Elle devint donc enceinte [de l’enfant], et elle se retira avec lui en un lieu éloigné. »
Sourate XIX Maryam, verset 16-22

Le Négus, nous dit Ibn Hichâm, fondit en larmes :
« Ce que je viens d’entendre, dit-il, et ce que le Christ nous a enseigné, coule de la même source. Allez en paix ! Je ne vous livrerai pas. »

Ibn Hichâm ajoute même que le Négus, à cette occasion, aurait embrassé l’Islam.

Yathrib 786
17 septembre 2017
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