15 juillet 2018

Al-Khandaq : la tranchée


Les travaux commencèrent immédiatement. L’ensemble de la ville y participa. On déterminera le terrain où la tranchée devait être creusée, et d’autres où les roches et la configuration du territoire empêcheraient de fait l’ennemi de pouvoir passer. Les journées de travail étaient longues et les compagnons se mettaient à creuser après la prière du matin jusqu’à la tombée de la nuit

Le Prophète Muhammad (PSL) participait aux travaux. Ses compagnons l’entendaient tantôt invoquer Dieu, tantôt réciter des poèmes, tantôt entonner certains chants qu’ils reprenaient en chœur. Ces moments de communion dans le travail façonnaient la fraternité, le sens de l’appartenance, en même temps qu’ils permettaient collectivement des sentiments, des aspirations et des espérances. Le Prophète (PSL), par les invocations, la poésie et le chant permettait aux femmes et aux hommes de sa communauté, au-delà de communier dans le verbe des émotions et de la musicalité des cœurs qui traduisent l’appartenance à une commune expression de soi, à un imaginaire collectif, à une culture. Ils n’étaient pas seulement unis par ce qu’ils recevaient de l’Unique, et en quoi ils avaient foi, mais également par leur façon de se dire, de s’exprimer, de traduire des sentiments et de se projeter dans l’univers.

La communion de la foi, de l’intimité du sens, ne peut rester éthérée. Elle n’entretient son énergie unificatrice que si elle se marie avec la communion du dire et de l’agir dans un espace commun de références sociales  et culturelles.
La foi a besoin de culture. Le Prophète Muhammad (PSL), au moment où il lui faut unir les forces de ses compagnons, mobilise donc tous les registres de leur être au monde pour parachever l’unité de la communauté :

-        La foi profonde en l’Un
-        Le verbe poétique des sentiments
-        La musicalité du chant des émotions


De l’intérieur de sa communauté, vivant le quotidien de ses compagnons, il témoigne que, s’il est au service de l’Unique au-delà du temps et de l’espace, il vit bien leur histoire et partage leur culture : il est l’un des leurs.

Les travaux se poursuivaient. La tranchée qui se dessinait était une belle réussite. Il serait impossible aux cavaliers ennemis de la franchir en aucun point. Les archers musulmans n’auraient aucune peine à les empêcher de s’engager dans toute tentative trop audacieuse. Avant de s’installer dans la cité, les Médinois firent la récolte de toutes les cultures de l’oasis afin que leur arrivée, les armées ennemies ne puissent que sur leurs réserves en nourriture. L’ennemi était maintenant à proximité, et il était urgent de retourner s’installer à l’intérieur de la cité en deçà de la tranchée en attendant sa venue.


Yathrib 786
Le 15 juillet 2018

08 juillet 2018

Khandaq : la créativité intellectuelle de Salmân le Persan (al-Fârisî)


Une grande partie des Banû Nadir s’installèrent à Khaybar après leur exil loin de Médine. Ils espéraient prendre leur revanche au plus vite. Ils savaient, comme c’était le cas de toutes les tribus de la péninsule, que les Quraysh préparaient une attaque d’envergure pour écraser la communauté musulmane et ainsi mettre fin définitivement à la mission du Prophète Muhammad (PSL). 
Le chef des Banû Nadîr, Huyay, accompagné de notables de Khaybar, se rendit à la Mecque et scella avec les Qurayshites une alliance dont les termes ne souffraient aucun doute. Il fallait attaquer le Prophète Muhammad (PSL) et sa communauté et les éliminer. Pour ce faire, ils contractèrent d’autres tribus pour les intégrer au pacte. Ainsi les Banû Asad, les Banû Ghatafân et les Banû Sylaym s’engagèrent à leurs côtés. Seuls les Banû ‘Amir, parmi lesquels le Prophète Muhammad (PSL) avait pris une épouse, et qui avaient déjà fait montre d’une fidélité inébranlable (à l’exception de quelques membres de la tribu).

Les forces réunies étaient impressionnantes et lorsque les armées se mirent en marche de Médine, il leur semblait évident que les musulmans ne pourraient point leur résister. En effet, le contingent des Quraysh et de leurs alliés venus du Sud était de plus de quatre mille hommes, tandis qu’une seconde venait du Najd, à l’est composée de tribus éparses, réunissait près de six mille combattants. La ville de Médine allait être attaquée sur deux fronts, puis encerclée par dix mille guerriers : il était bien difficile d’imaginer que ses habitants en réchappent. L’oncle du Prophète, ‘Abbas, envoya secrètement une délégation à Médine au moment où les armées se mirent en route, afin d’avertir le Prophète (PSL) de l’attaque et de son envergure.. Au moment où la délégation arriva à Médine, il ne restait  aux Médinois (selon leur calcul quant à l’avancement des troupes) qu’une petite semaine pour déterminer une stratégie de résistance. Il ne pouvait espérer réunir plus de trois mille combattants, soit trois fois moins que leurs ennemis.

Comme de coutume, le Prophète Muhammad (PSL) réunit ses compagnons et les consulta sur la situation et le plan d’action à mettre en œuvre. D’aucuns étaient d’avis qu’il fallait aller à la rencontre de l’ennemi, comme cela avait été le cas à Badr, car une résistance à l’intérieur de Médine était impensable. D’autres pensaient au contraire que seule l’attente à l’intérieur de la ville leur donnerait quelque chance de succès, et qu’il fallait tirer les enseignements de la déroute de ‘Uhud.

Parmi les compagnons se trouvait Salmân, d’origine Perse, dont l’histoire était singulière à plus d’un point de vue. Il avait était en quête de la vérité et de Dieu depuis bien longtemps, et il s’était rapproché de la Mecque en espérant vivre dans la proximité du nouveau Prophète Muhammad (PSL). Les circonstances ne lui avait été guère favorables, et il avait fini par être réduit à l’esclavage dans la tribu des Banû Qurayza. Le Prophète (PSL) et ses compagnons réunirent la somme nécessaire à son affranchissement et, depuis peu il était libre et participait à la vie de la communauté tout en se distinguant par sa ferveur et son engagement. Salmâ se leva et prit la parole en proposant une stratégie inconnue des Arabes :



« Ô Envoyé de Dieu, lorsqu’en Perse nous craignons une ataque d’une cavalerie, nous creusions une tranchée autour de la ville. Creusons donc une tranchée autour de nous ! » (Ibn Hishâm, op., cit., vol.4, p. 170)



L’idée était surprenante, mais elle séduisait l’ensemble des compagnons et fut immédiatement retenue. Il fallait faire vite : il restait une semaine pour creuser autour de la ville, une tranchée suffisamment large et profonde pour que les chevaux ne puissent la franchir.
C’était la troisième grande confrontation  avec les Quraysh. C’était dans les faits, la troisième stratégie adoptée :



-        Badr avec la disposition autour des puits
-        ‘Uhud : avec l’utilisation stratégique de la colline
-        Khandaq : avec cette technique de l’attente et de la mise à distance de l’ennemi qui paraissait étre le seul moyen de le contenir  et , le cas échéant, de retourner la capacité de résistance, si le siège venait à durer.



Cette inventivité en matière de stratégie militaire en dit long sur la façon dont le Prophète (PSL) enseignait à ses compagnons tant la profondeur de la foi que l’exploitation de la créativité intellectuelle en toute circonstance.

Le Prophète Muhammad (PSL) n’avait point hésité à emprunter une technique de guerre étrangère, proposée par Salmân le Persan (al-Fârisî), et à l’adapter à leur situation à Médine. Le génie des peuples, la sagesse des nations et la saine créativité humaine étaient intégrées à leur univers de pensée sans hésitation ni frilosité.

Le Prophète Muhammad (PSL) affirmera avec force : 



« La sagesse (humaine) est le bien égaré du croyant, il en est le premier propriétaire quel que que soit le lieu où il la trouve. » (Hadith rapporté par at-Timidhî et Ibn Majâh)



C’était là une invitation à étudier ce que les hommes pensent et produisent de mieux, et à le faire sien comme participant du patrimoine universel (du mâ’rûf, du bien commun reconnu) de l’humanité. Plus largement, cela signifiait qu’il fallait savoir être curieux, inventif et créatif dans la gestion des affaires humaines. C’est ce que montait la manière dont le Prophète Muhammad (PSL) appréhendait la guerre et ses stratégies mais au-delà sa manière de considérer l’univers les idées et la culture.

Yathrib 786
Le 08 juillet 2019

01 juillet 2018

La personnalité du Prophète était aussi excellence et singularité


Le Prophète Muhammad (PSL) tenait en estime l’un de ses compagnons du nom d’Abû Lubâba. Il lui avait confié la charge de Médine lors de son absence pendant la première expédition de Badr. Quelque temps plus tard, un jeune orphelin était venu se plaindre au Prophète Muhammad (PSL) du fait qu’Abû Lubâba s’était emparé d’un palmier qui était son bien depuis longtemps. Le Prophète Muhammad (PSL) convoqua Abû Lubâba et lui demanda ce qu’il en était. Après investigation, il s’avéra que le palmier appartenait bien à Abû Lubâba, et le Prophète (PSL) jugea en faveur de ce dernier au grand dam du jeune orphelin qui se trouvait dépossédé de son bien le plus précieux. En aparté, le Prophète Muhammad (PSL) demanda à Abû Lubâba de faire cadeau de cet arbre au jeune orphelin pour lequel cet arbre représentait tant maintenant que justice lui avait été rendue. Il refusa fermement : il avait cherché à ce que son droit soit respecté que la présente reconnaissante était devenue une obsession dans son esprit étouffant le moindre élan de cœur.

Suite à cet évènement, la Révélation rappellera sur un plan individuel autant que collectif la nature de cette singulière élévation spirituelle qui permet de passer de la conscience de la justice (qui exige le droit) à l’excellence du cœur, qui offre le pardon ou donne au-delà du droit :


« Dieu certes commande la justice et l’excellence. » (Sourate 16 verset 90)


Il ne s’agissait point de faire l’impasse sur son droit. Abû Lubâba avait eu raison d’en exiger la reconnaissance. La Révélation recommande à travers ce verset de s’élever du droit au nom des raisons du cœur qui apprennent à l’intelligence à pardonner, à passer outre et à donner de soi, de ses biens, en étant mû par la fraternité humaine ou l’amour.

Le Prophète (PSL) fut si triste de la réaction de son compagnon pour qui il avait une profonde estime. Il s’apercevait que son attachement presque aveugle à l’une des recommandations de l’Islam, la justice, l’empêchait d’accéder au niveau supérieur de la justesse du cœur : l’excellence, la générosité, le don.

Ce fut finalement un autre compagnon, Thâbit ibn Dahdâna, qui, témoin de la scène, offrit à Abû Lubâba, un verger entier en échange de cet unique palmier dont il fit ensuite cadeau au jeune orphelin. Le Prophète Muhammad (PSL) fut heureux de ce dénouement et ne garda aucune rancune à l’égard d’Abû Lubâba, à qui il confia plus tard d’autres missions dont celle, par exemple, de transmettre aux gens de Banû Qurayza les termes de leur reddition. Abû Lubâba exécuta cette dernière mission, mais ne put s’empêcher d’en dire plus qu’il ne fallait : il ne fut pas fier de son attitude et finit par s’attacher à un arbre pendant six jours, en espérant que Dieu et son Prophète (PSL) lui pardonneraient sa défaillance et son manque de fermeté. Ce pardon viendra et le Prophète Muhammad (PSL) dénouera lui-même les liens d’Abû Lubâba. Cette expérience personnelle montre combien l’édification spirituelle  n’était jamais définitivement accomplie. Les consciences étaient constamment mises à l’épreuve et que le Prophète (PSL) accompagnait ses enseignements de rigueur autant que de bienveillance.

Le Prophète Muhammad (PSL) s’était depuis peu marié à la veuve Zaynab, du clan des Banû ‘Amir, qui était appréciée pour sa générosité et son amour des pauvres. C’est d’ailleurs à travers ce mariage qu’il avait établi des liens avec cette tribu qui allait lui rester fidèle, malgré des pressions venant autant de l’intérieur que de l’extérieur. Zaynab « Um al-masâkîn » (la mère des pauvres), était très dévouée et vint s’installer dans une demeure spécialement aménagée pour la recevoir à côté de la mosquée. Elle mourut huit mois après ce mariage et fut enterrée à côté de Ruqayya, la fille du Prophète (PSL). Quelque mois plus tard, c’est Um Salama, veuve d’Abû Salama, avec qui elle s’était rendue en exil en Abyssinie, qui épousera le Prophète (PSL) et viendra habiter dans la demeure laissée vide par Zaynab. Pieuse, entreprenant et particulièrement belle, elle aura une présence et un rôle remarqués auprès du Prophète Muhammad (PSL). Aïcha avouera avoir ressenti de la jalousie à l’égard d’Um Salama autant semble-t-il, pour sa beauté  que parce que le Prophète  (PSL) l’écoutait et se laissait grandement influencer par ses opinions.

Le Messager (PSL) continuait, au gré des circonstances et malgré les difficultés, à diffuser et à illustrer par son attitude les enseignements de l’Islam.

Un compagnon avait pris un jour un oisillon dans un nid, et il fut soudain attaqué par la mère ou le père qui désirait défendre son petit. Le Prophète Muhammad (PSL) lui demanda d’aller remettre l’oisillon à sa place et dit aux témoins de la scène :


« La bonté (la miséricorde) de Dieu à votre égard est supérieure à celle de cet oiseau pour sa progéniture. » (hadith rapporté par Muslim)


Il leur apprenait à observer les éléments, à s’émerveiller et à tirer des enseignements de la Nature alentour autant que des moindres circonstances de la vie. 


« Tout ce qui est dans les Cieux et sur la Terre celèbre les louanges (la gloire) de ton Seigneur. Il est le Digne de pouvoir, le Sage. » (Sourate 57, verset 1)
« Les sept cieux, la Terre et tout ce qu’ils contiennent célèbrent le Nom du Seigneur, et il n’est rien dans la création qui ne proclame Ses louanges. Mais vous n’avez point une connaissance profonde de leur façon de l’adorer. En vérité Dieu est plein de compassion et de mansuétude.» (Sourate 17, verset 44)


Et l’oiseau, dans les airs, appelle à cette observation méditatives :


« N’ont-ils jamais observé les oiseaux planer au dessus-de leurs têtes, déployant et reployant leurs ailes, sans rien qui les soutienne si ce n’est l’Infinement Bon qui veille sur toute chose ; » (Sourate 67, verset 19)


La Révélation confirmera plus tard l’importance de cette spiritualité agissante par le regard, la contemplation, le souvenir de Dieu, lié au rappel permanent de l’infinie bonté du Divin à l’égard des humains.


« Le soleil et la lune se meuvent selon des mesures déterminées. »
« Les étoiles et arbres se prosternent. » (Sourate 55 verset 5 et 6)


La Révélation s’dresse ici à l’œil du cœur et à l’intelligence. Ce sont des enseignements qui façonnaient et forgeaient la force spirituelle du Prophète (PSL). Il savait d’où venait sa vulnérabilité autant que son pouvoir quand tant d’ennemis essayaient de le tromper, de le séduire ou de le détruire. Dieu lui avait déjà rappelé sa bonté et Sa protection à proximité  de ses fragilités :


« Si nous ne t’avions pas affermi dans la foi, tu te serais certainement laissé aller (tu aurais été tenté de) les suivre insensiblement (les négateurs, tes ennemis). » (Sourate 17 verset 74)


Les signes dans la Création, sa capacité à s’émerveiller au gré des évènements ou à la vue d’apparents détails de la vie, à reconnaître l’aumône du cœur dans la parole généreuse d’un individu :


« Une parole bienveillante est une aumône » (hadith rapporté par al-Bukhâri)
« Le sourire offert à ton frère (ta sœur) est une aumône. » (hadith rapporté par at-Tirmidhî)


Voilà ce qui donnait au Prophète Muhammad (PSL) la force de résister et de persévérer. Etre avec l’Unique en permanence, et se souvenir de Sa Présence au détour d’un regard ou d’un geste comme de la présence de l’Ami, du Protecteur, et non comme celle d’un juge ou d’un gendarme. Tel est le sens de l’Excellence (al-Ihsân), du pouvoir du cœur et de la foi :


« L’excellence (al-Ihsân) c’est que tu adores Dieu comme si tu Le voyais, car si tu ne Le vois, Lui certes te voit. » (Hadith rapporté par al-Bukhârî et Muslim)

« Aucun d’entre vous n’a une foi complète (accomplie, parachevée) tant je ne lui suis pas plus cher que son fils et que son père, et que tous les hommes réunis. » (Hadith rapporté par Muslim)


Ses compagnons reconnaissaient ces qualités en lui, ils l’aimaient et tiraient leur énergie spirituelle de sa présence parmi eux. Il leur enseignait à approfondir sans cesse cet amour.
Il leur fallait poursuivre leur quête spirituelle et amoureuse, aimer le Prophète (PSL) et s’aimer en Dieu, alors que le Prophète (PSL) lui-même se voyait rappeler que cette communion dépassait son pouvoir humain.


« Si tu avais dépensé tout ce qui est sur la terre, tu n’aurais point pu unir leurs cœurs ; mais c’est Dieu qui a uni leurs cœurs. » (Sourate 8 verset 63)


Il était l’exemple, le modèle, qui vivait parmi eux et offrait son affection aux uns et aux autres, aux pauvres comme aux vieux, en respectant avec élégance et galanterie les femmes et en demeurant attentionné à l’égard des enfants. Grand-père, il portait ses petits enfants pendant qu’il priait à la mosquée et transmettait ainsi, par l’exemple vivant et quotidien, qu’il n’est point de souvenir et de proximité de Dieu sans générosité ni attention humaines.

La Révélation allait consacrer sa singularité dans de multiples domaines. L’Un exigeait de lui une pratique plus rigoureuse, notamment pour les prières de la nuit, et ses obligations à l’égard de l’ange Gabriel, et donc de Dieu, étaient à nulles autres pareilles. Le Coran avait, sur un autre plan, prescrit la limité de quatre femmes pour l’ensemble des croyants, mais avait déterminé la singularité du Prophète (PSL) dans ce domaine.

Il était de plus rappelé à ses femmes qu’elles n’étaient «semblables à aucune des femmes». Désormais, elles devaient se couvrir le visage, parler aux hommes derrière un voile (hijâb), et elles étaient informées qu’elles ne pourraient plus se marier après la mort du Prophète (PSL). C’est à la lumière de ces prescriptions que le Prophète Muhammad (PSL) épousa Zaynab, la femme de Zayd qui, jusqu’alors se faisait appeler Zayd ibn Muhammad, et qui reprit son ancien nom Zayd ibn Hâritha, puisqu’il n’était point le fils de sang du Messager (PSL).


« Muhammad n’est le père d’aucun homme parmi vous, mais il est l’Envoyé de Dieu et le sceau des Prophètes. » Sourate 33 verset 40)


Yathrib 786
Le 1e juillet 2018

24 juin 2018

Les Banû Nadîr : la conséquence de l'hypocrisie


La situation était désormais difficile les musulmans de Médine après la défaite de ‘Uhud. Cette dernière avait eu de multiples conséquences. Le prestige des musulmans était bien entamé. On savait les musulmans affaiblis et de nombreuses expéditions s’étaient organisées contre eux pour essayer de tirer profit de cet état de fait.

De son côté, le Prophète Muhammad (PSL), parfois prévenu des attaques qui se fomentaient contre Médine, envoyait des hommes  (par groupe de cent ou cinquante) vers différents tribus pour les neutraliser ou prévenir une agression.
La quatrième année de l’Hégire (626 de l’ère chrétienne) fut traversée par ces conflits locaux qui avaient néanmoins pour rôle de modifier (et parfois) de maintenir les alliances ou l’équilibre des forces dans la région. Il s’agissait d’une véritable partie d’échecs entre les Qurayshites et les musulmans de Médine. Les deux parties savaient qu’une confrontation majeure se préparait. Les Mecquois ne faisaient guère secret de leur désir d’éradiquer la communauté musulmane de la péninsule. C’est avec cet objectif qu’ils multipliaient les pactes avec les tribus avoisinantes.

La situation était d’autant plus difficile que les voies commerciales du nord, qui les menaient en Syrie ou en Iraq par le littoral, étaient toujours sous la surveillance et le contrôle de Médine. Dans l’esprit des Qurayshites, il fallait donc agir de façon rapide et radicale pour, à la fois, tirer profit de la fragilité des musulmans après la défaite de ‘Uhud et libérer les routes que devaient emprunter leurs caravanes se rendant au nord.

Nombreux furent les musulmans qui furent faits prisonniers, suppliés ou tués ces années durant. Tombés dans des embuscades ou simplement vaincus par le nombre de leurs ennemis, ils étaient souvent torturés et mis à mort de façon atroce. La tradition rapporte leur courage, leur patience et leur dignité devant leur mort. Le plus souvent, ils demandaient, à l’exemple de Khubayd ou de Zayd, à pouvoir faire deux cycles de prière avant leur exécution. Ils prolongeaient ainsi par des invocations adressées à Dieu, l’Unique, pour Lequel, ils avaient donné leurs biens et leur vie.

Un jour, un dénommé Abû Barâ, de la tribu des Banû ‘Amir, vint à la rencontre du Prophète Muhammad (PSL) et lui demanda d’envoyer avec lui une quarantaine de musulmans pour enseigner l’islam à l’ensemble de sa tribu. Le Prophète Muhammad (PSL) au fait des alliances locales, exprima sa crainte que ceux-ci ne fussent la cible des autres tribus qui étaient hostiles à l’islam et qui avaient établi des pactes avec les tribus Qurayshites. Il reçut l’assurance que ces hommes seraient protégés par les Banû ‘Amir, qui jouissaient d’un prestige sans faille et pouvaient de leur côté s’appuyer sur de nombreuses alliances. C’était néanmoins sans compter sur les rivalités du clan des Banû ‘Amir. Le propre neveu d’Abû Barâ’ fit mettre à mort l’éclaireur du convoi des musulmans (qui portait une lettre de la part du Prophète Muhammad (PSL). Puis lorsqu’il vit que son clan tenait à rester fidèle au pacte de protection offert par son oncle. Il mandata deux autres clans qui tuèrent l’ensemble des musulmans, vers Bi’r al-Ma’ûna, à l’exception de deux hommes qui purent en échapper parce qu’ils étaient allés chercher de l’eau (Ibn Hishâm, op. cit., vol. 4, p. 138)

L’un d’eux préféra mourir en combattant l’ennemi  et l’autre se rendit à Médine pour informer le Prophète (PSL)  du massacre de ses hommes. Sur sa route, il rencontra deux membres des Banû ‘Amir qu’il croyait responsables du guet-apens et les tua en guise de vengeance.

Le Prophète (PSL) fut choqué, inquiet et très attristé par les évènements. C’était le signe que la situation devenait de plus en plus dangereuse, et que les alliances comme les trahisons prenaient des contours compliqués et subtils. Les Banû ‘Amir avaient été fidèles aux engagements d’Abû Barâ’ et n’étaient donc pas responsables de la mort de ses hommes. Le Prophète Muhammad (PSL), scrupuleux quant au respect des termes de ses pactes, décida immédiatement qu’il fallait payer le prix du sang des deux hommes que ‘Amr avait tués en se trompant d’ennemi. Il décida de se rendre chez les juifs de Banû Nadîr afin de leur demander leur participation dans le paiement de cette dette de sang, puisque tels étaient les termes de leur pacte d’assistance mutuelle. Le Prophète Muhammad (PSL) savait que depuis  l’exil imposé aux Banû Qaynaqa’, les Banû Nadîr étaient suspicieux, voire hostiles, à son égard, et qu’ils avaient établi des liens avec des tribus opposées aux musulmans. Le Prophète Muhammad (PSL) demeurait donc très vigilant.

Il leur rendit visite avec les compagnons les plus proches dont Abû Bakr, ‘Umar et ‘Alî. Leur comportement était étrange et leurs chefs, parmi lesquels se trouvait Huyay, ne proposèrent rien de concret en matière de soutien au paiement de la dette du sang. Ils disparurent soudain sous le prétexte de préparer une réception et de récolter la somme voulue. Le Prophète (PSL) eut l’intuition que les chefs des Banû Nadîr tramaient quelque chose, se leva et s’en alla discrètement. Ne le voyant pas réapparaître, ses compagnons s’en allèrent à leur tour et le rejoignirent chez lui. Il leur fit part de ses doutes et leur confia que l’ange Gabriel l’avait informé que les Banû Nadîr désiraient l’éliminer. Ce que confirmaient leurs étranges comportements pendant que la délégation était présente.

Il fallait donc agir vite. Le Prophète Muhammad (PSL) dépêcha Muhammad ibn Maslama chez les Banû Nadir pour leur stipuler qu’ils avaient trahi le pacte d’assistance mutuelle, et qu’ils avaient dix jours pour quitter les lieux avec leurs femmes, leurs enfants et leurs biens, faute de quoi ils seraient passés par les armes. Les habitants de Banû Nadîr prirent peur et commencèrent les préparatifs jusqu’à ce que ‘Abd Allah ibn Ubayy, l’hypocrite, vienne leur rendre visite, leur conseille de ne point quitter la ville et les assure de son indéfectible soutien de l’intérieur. Les chefs de Banû Nadîr l’écoutèrent et firent savoir au Prophète Muhammad (PSL) qu’ils refusaient de partir. Il s’agissait dans les faits d’une déclaration de guerre.

Le Prophète (PSL) décida sur-le-champ de faire le siège de la forteresse où les Banû Nadîr s’étaient réfugiés. Ils furent d’abord surpris de la rapidité de l’expédition. Ils espéraient qu’Ibn Ubayy ou leurs propres alliés, notamment la tribu juive des Banû Qurayza, allaient venir à leurs secours. Il n’en fut rien. Au bout de dix jours, la situation était devenue complètement intenable pour eux. C’est à ce moment que le Prophète (PSL) décida de couper les plus grands palmiers, ceux qui étaient visibles de l’intérieur, par-delà la forteresse afin d’entamer davantage la confiance des Banû Nadîr. Ce fut la seule et unique fois que le Prophète Muhammad (PSL) allait s’en prendre aux arbres ou à la nature. Le fait était tellement exceptionnel que la Révélation mentionna expressément cette dérogation :


« Les quelques palmiers que vous avez coupés et ceux que vous avez épargnés le furent avec la permission de Dieu. » (Sourate 59 verset 5)


Jamais plus le Prophète Muhammad (PSL) ne manqua de respect à la Création, et il répétera maintes fois que ce respect doit être sans faille.

La stratégie allait s’avérer particulièrement efficace. Les Banû Nadîr, assiégés et sans ressources, imaginèrent que les musulmans s’en prenaient aux biens les plus précieux de leur cité, et qu’il ne leur resterait plus aucune richesse s’ils persévéraient dans leur résistance. Ils se rendirent donc en essayant de négocier les termes de leur exil. Le Prophète (PSL) leur avait proposé, avant le siège, de partir avec l’ensemble de leurs richesses, mais les Banû Nadîr avaient refusé. Ils étaient désormais en position de faiblesse.  Selon la menace du Prophète (PSL) ils devaient être exécutés. Il n’était plus question de leur laisser leurs biens et, passant outre à sa menace d’exécution, le Prophète Muhammad (PSL) exigea qu’ils quittent les lieux en n’emportant que leurs femmes et leurs enfants. Le chef des Banû Nadîr, Huyay, tenta néanmoins de négocier, et le Prophète (PSL) lui concéda qu’ils pouvaient désormais partir avec tout ce que leurs chameaux pouvaient porter de matériels et de biens (Ibn Hishâm, op. cit., vol. 4, p. 145)

Non seulement il ne mit pas sa menace à exécution  et leur laissa la vie sauve, mais il leur permit de s’en aller avec une quantité impressionnante de richesses. Le Prophète Muhammad (PSL) n’avait de cesse d’être généreux et clément après les batailles, malgré les trahisons et le manque de reconnaissance de ses ennemis. Il avait retrouvé certains captifs qu’il avait graciés après Badr parmi ses ennemis les plus farouches à Uhud. Cette fois encore, il allait retrouver certains chefs et autres membres de Banû Nadîr, partis se réfugier à Khaybar, parmi les Coalisés (Al-Ahzâb) qui allaient se liguer contre lui quelques mois plus tard.

Certes la situation des musulmans se stabilisait mais les dangers demeuraient importants et multiples.

A la suite de la bataille d’Uhud, Abû Sufyän avait donné rendez-vous au Prophète Muhammad (PSL) et à ‘Umar l’année suivante à Badr. Le Prophète Muhammad (PSL) avait relevé le défi. Il ne voulait pas manquer à sa parole et se rendit donc à Badr avec une armée de mille cinq cent hommes. Abû Sufyân, de son côté, se mit en marche avec deux mille combattants, mais s’arrêta en route avant de rebrousser chemin. Les musulmans restèrent huit jours sur place en attendant les Quraysh qui n’apparurent point. 

Le Prophète Muhammad (PSL) et les compagnons avaient tenu parole. Cette manifestation de fidélité à la promesse données, et de confiance face au défi, les rassurait en même qu’elle renforçait leur prestige.


Yathrib 786
Le 24 juin 2018